Article issu du magazine Diplomatika – N°03, Par Yasmine Djellal Directrice générale Third Culture Comms et Meriem Benziane Fondatrice de OneLineStrategy
La perception du risque africain influence directement le coût du financement, l’attractivité des investissements et la capacité de négociation des États et institutions du continent. À travers la notion de « prime de perception », Yasmine Djellal et Meriem Benziane interrogent la capacité de l’Afrique à reprendre la maîtrise de son récit économique et à faire de ses données, de ses résultats et de sa crédibilité des instruments de diplomatie économique.
Paris, 1951. Un jeune doctorant sénégalais dépose à la Sorbonne un sujet de thèse qui défend une idée aussi simple qu’immense. L’Afrique a une histoire, et cette histoire commence chez elle. L’université ne dit pas non. Elle fait pire. Pendant près de dix ans, aucun jury n’accepte de l’entendre.
Il publie ses travaux ailleurs, tient bon, et arrache enfin sa soutenance en 1960, l’année même où dix-sept colonies deviennent des États. Il s’appelait Cheikh Anta Diop, et la plus grande université d’Afrique de l’Ouest francophone porte aujourd’hui son nom.
On raconte cette histoire comme une victoire, et c’en est une. Mais la bataille qu’il a livrée n’a pas disparu. Elle a changé de terrain. Hier, on déniait à l’Afrique le droit de raconter son propre passé. Aujourd’hui, c’est encore ailleurs que s’écrit le récit de l’Afrique, dans les notes des agences, dans les colonnes de la presse financière internationale, dans les indices de risque compilés loin des marchés qu’ils prétendent mesurer.
La question que Diop posait aux historiens se pose désormais aux diplomates et aux ministres des Finances, et elle dépasse les chiffres. Qui détient le pouvoir de dire ce que vaut l’Afrique ?
La troisième souveraineté
Au siècle dernier, le panafricanisme a remporté sa première bataille, celle de la souveraineté politique. Il livre aujourd’hui la deuxième, la souveraineté économique, avec une ambition inédite depuis les indépendances. La Zone de libre-échange continentale trace un marché unique, la Foire commerciale intra-africaine a signé à Alger des records de transactions, les partenariats se diversifient vers le Golfe, vers l’Asie, entre pays du Sud.
Le Sénégal a inscrit son propre horizon dans l’Agenda 2050, dont le premier mot d’ordre est précisément la souveraineté. Pièce par pièce, l’infrastructure matérielle de l’autonomie économique africaine s’assemble.
Il existe pourtant une troisième souveraineté, encore à conquérir. La souveraineté narrative désigne la capacité d’un pays, ou d’un continent, à faire coïncider la perception internationale et locale avec la réalité de sa trajectoire.
Le récit économique de l’Afrique, ce que le monde croit savoir de ses risques, de ses institutions et de la solidité de ses signatures, est largement écrit, évalué et tarifé ailleurs, par des acteurs qui, opérant sous contrainte, couvrent en priorité ce qui est le plus visible et le plus accessible.
Dans ce jeu, ceux qui organisent leur présence narrative disposent d’un avantage structurel sur ceux qui ne le font pas. Diop l’avait compris avant tout le monde. La colonisation ne s’est pas seulement emparée des terres et du sous-sol.
Elle a d’abord imposé son récit. Son intuition attend toujours sa traduction économique. Un continent peut nationaliser ses mines et intégrer ses marchés. Tant que sa crédibilité est fabriquée ailleurs, sa souveraineté économique s’arrête là où commence sa note.

Cette dépendance à des évaluations produites ailleurs a un prix, et il est chiffré. Le Programme des Nations unies pour le développement estime que des notations souveraines moins subjectives feraient économiser jusqu’à 74,5 milliards de dollars aux seuls États africains couverts par son étude, en charges d’intérêts excédentaires et en financements non mobilisés.
Ce surcoût mérite un nom. Appelons-le la prime de perception. Il ne s’agit pas d’une prime de risque, calculée sur des fondamentaux vérifiables, mais d’un tribut versé à la part subjective du regard porté sur le continent. Les risques réels existent, la dette, la gouvernance, la dépendance aux matières premières, et rien de ce qui suit ne les nie. Mais là où les données manquent, la perception comble les vides.
Or elle reste façonnée par de vieux récits et continue de lire un continent de cinquante-cinq trajectoires à travers les mêmes catégories générales. Quand un ministre des Finances africain emprunte, son pays n’est pas seulement jugé sur ses comptes. Il l’est aussi à travers un siècle d’histoires accumulées, condensées dans une lettre et un signe.
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