Ancien commissaire de police et analyste aux Nations Unies, Massamba Ndiaye, revient sur son parcours exceptionnel. De la sécurité intérieure du Sénégal aux tribunaux internationaux, le Président du Mouvement Citoyen Mission pour un Partenariat Populaire et Prospère partage ses souvenirs, ses analyses et sa vision politique pour un pays qu’il veut voir gouverner autrement.
Diplomatika : Monsieur Ndiaye, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?
Massamba Ndiaye : Je suis commissaire de police de formation. Après l’université, où j’ai obtenu une maîtrise en droit international et relations internationales, j’ai intégré la police nationale. J’ai dirigé plusieurs services régionaux de renseignements, puis la Brigade nationale de sûreté de l’État à Dakar.
Plus tard, j’ai été nommé directeur du département de sécurité intérieure au cabinet du Premier ministre, où je coordonnais l’analyse des renseignements intérieures. Ensuite, j’ai poursuivi une carrière internationale de dix-sept ans aux Nations Unies, en Bosnie et au Tribunal pénal international pour le Rwanda.
Diplomatika : Quels étaient les grands défis sécuritaires du Sénégal à l’époque où vous dirigiez les renseignements ?
Massamba Ndiaye : Les années 1980 et 1990 ont été marquées par des crises majeures. Au-delà des tensions politiques internes, des facteurs socio-économiques graves portaient un préjudice considérable à l’image de marque du régime socialiste, qui peinait à y apporter des réponses satisfaisantes.
Parallèlement, la poussée de l’opposition sous la conduite de Maître Abdoulaye Wade, entouré de leaders d’autres partis, s’accentuait. Sur le plan sécuritaire, l’apparition des premières organisations intégristes inquiétait fortement le pouvoir. Nous faisions également face au conflit en Casamance, marqué par de lourdes soupçons pesant sur un pays voisin accusé de fournir des armes à la rébellion.
Cette période coïncidait aussi avec l’émergence de premières vagues de jeunes traversant la frontière malienne et le désert vers l’Afrique du Nord. Si le prétexte officiel était la recherche d’emploi, nous soupçonnions fort que certains cherchaient à rejoindre des camps d’entraînement de mouvements intégristes.
Enfin, l’instabilité sociopolitique dans plusieurs pays voisins et la montée de divers trafics transfrontaliers menaçaient directement la stabilité de la sous-région et du Sénégal. Ces défis globaux s’accompagnaient d’événements tragiques, tels les très graves violences électorales de 1988, l’assassinat de Maître Babacar Sèye en 1993 et le massacre du 16 février 1994 où six policiers furent tués lors d’une marche violente.
Le problème majeur résidait dans le fait que les renseignements produits n’étaient pas toujours exploités efficacement par les autorités, entraînant parfois des drames évitables.
Diplomatika : Vous avez aussi été témoin d’un épisode marquant à Thiès, lors d’un meeting du PDS…
Massamba Ndiaye : En 1987, la tension politique était très vive et le pouvoir cherchait à neutraliser Me Abdoulaye Wade. Dans ce cadre, j’ai été amené à refuser des pressions implicites visant à écrire pour attribuer certains propos subversifs à Me Wade lors d’un meeting monstre qu’il avait présidé à Thiès. C’était une manière de préserver la paix civile, car une telle action aurait pu embraser la situation.
Diplomatika : Comment s’est faite votre entrée aux Nations Unies ?
Massamba Ndiaye : Aux Nations Unies, l’accès aux postes se fait quasi systématiquement par voie de concours et de tests de recrutement rigoureux. Des avis de vacances de postes sont publiés, et les candidats répondant aux profils soumis passent des tests éliminatoires.
C’est par cette voie que j’ai d’abord réussi le test pour rejoindre le bureau du commissaire de la police des Nations Unies au sein de la mission UNMIB en Bosnie. C’était un poste temporaire. Par la suite, j’ai passé et réussi le concours d’analyste factuel pour le bureau du procureur du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) à Kigali. J’y ai exercé pendant dix ans.
Lorsque le TPIR a fermé ses portes en 2012, il a été remplacé par le Mécanisme résiduel des Nations Unies pour les tribunaux pénaux internationaux. J’ai de nouveau réussi les tests de recrutement pour poursuivre mes fonctions d’analyste factuel au bureau du procureur. Mon travail consistait à analyser les enquêtes, évaluer la solidité des preuves et fournir des rapports clés pour bâtir l’accusation.
Diplomatika : Quels enseignements et souvenirs gardez-vous de vos missions en Bosnie et au Rwanda ?
Massamba Ndiaye : En Bosnie comme au Rwanda, ces expériences m’ont profondément marqué sur le plan humain et institutionnel. Au Rwanda en particulier, j’ai pu mesurer directement les ravages dévastateurs de la propagande ethniciste, surtout lorsqu’elle est orchestrée au plus haut sommet de l’État.
J’ai vu ce qu’il advient lorsqu’un discours politique s’appuie sur la race, la religion ou l’appartenance ethnique : c’est un danger mortel pour un pays, une nation et la cohésion d’un État. Ces dérives démontrent qu’il faut combattre sans relâche de tels discours et attitudes, et ne jamais les laisser prospérer.
Diplomatika : Après dix-sept années aux Nations Unies, vous êtes revenu au Sénégal. Qu’est-ce qui vous a poussé à créer un mouvement citoyen ?
Massamba Ndiaye : J’ai été choqué de voir des paysans réprimés par des jets de grenades lors de conflits fonciers. J’ai alors décidé de lancer le Mouvement pour un partenariat populaire et prospère. Notre objectif est simple : conquérir quelques communes et montrer qu’une gestion sobre, vertueuse et non arrogante est possible. Nous défendons des valeurs fondamentales : démocratie, liberté, bonne gouvernance et respect de la dignité humaine.
Diplomatika : Quelle est votre analyse de la scène politique actuelle ?
Massamba Ndiaye : Le Sénégal vit sous un hyper-présidentialisme qui concentre trop de pouvoir entre les mains d’un seul homme. Je plaide pour une évolution vers un régime parlementaire. Je rappelle aussi l’importance de la majorité citoyenne silencieuse, qui fait et défait les régimes. Les dirigeants confondent souvent affluence et influence, mais c’est cette majorité silencieuse qui décide réellement du sort des gouvernements.
Diplomatika : Quel message souhaitez-vous transmettre aux jeunes Sénégalais ?
Massamba Ndiaye : Je leur dis de croire en eux et de viser haut. Les Nations Unies offrent des opportunités, mais il faut se préparer, acquérir les bases et postuler. Plus largement, je les encourage à s’engager pour leur pays, à travailler avec rigueur et à défendre les valeurs de la République.
De la police sénégalaise aux Nations Unies, puis à l’engagement citoyen, Massamba Ndiaye incarne une trajectoire rare et inspirante. Son parcours illustre la nécessité de lier sécurité, justice internationale et politique citoyenne pour bâtir un État résilient et respectueux de ses citoyens. Comme il le rappelle lui-même, « la majorité silencieuse attend un véritable homme politique, pas seulement un homme public ».







