Transition écologique et rapports de puissance : quel avenir pour l’Afrique ?

2 juin 2026 / 11:46

Transition écologique et rapports de puissance : quel avenir pour l’Afrique ?

5 questions pour tout comprendre

C’est un petit séisme dans le monde de l’automobile. Le 25 mai 2026, Ferrari a dévoilé à Rome la « Luce » (« lumière » en italien) sa toute première voiture 100 % électrique : 1 050 chevaux, 530 km d’autonomie, cinq places, et une facture de 550 000 euros minimum. La marque au cheval cabré, qui avait longtemps juré ne jamais céder à l’électrique, s’est inclinée devant l’inéluctable dynamique mondiale. Ce revirement symbolique dit quelque chose d’essentiel la transition écologique : c’est une réalité auquel plus personne ne peut se soustraire. Elle s’impose aux icônes industrielles comme aux États, aux marques de luxe comme aux continents. Et au cœur de cette recomposition des rapports de force mondiaux, l’Afrique se retrouve dans une position aussi stratégique qu’inconfortable, indispensable à la transition, mais encore trop souvent réduite au rôle de fournisseur de ses propres richesses.

Pourquoi l’Afrique est-elle devenue un espace stratégique de la transition écologique mondiale ?

Pour comprendre pourquoi l’Afrique est devenue un espace géopolitique de premier plan dans la compétition écologique mondiale, il suffit de regarder ce que recèle son sous-sol. Le continent concentre une partie des minerais les plus recherchés au monde. Cobalt congolais, cuivre zambien, manganèse gabonais ou lithium malien alimentent désormais la course mondiale aux batteries électriques.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. La RDC a dominé l’approvisionnement mondial en cobalt en 2024, ses principales mines représentant ensemble plus de 50 % de la production mondiale. Le continent africain recèle environ 30 % des réserves mondiales de ces minerais essentiels à la concrétisation de la transition énergétique. Et la pression ne fera que croître : d’ici 2050, la demande mondiale de lithium, de cobalt et de nickel nécessaire à la fabrication composant de voiture électrique comme la Ferrari luce  pourrait se multiplier par 75 par rapport aux niveaux de 2020. Pour y répondre, l’industrie pourrait avoir besoin d’environ 80 nouvelles mines de cuivre, 70 nouvelles mines de lithium et de nickel chacune, et 30 nouvelles mines de cobalt d’ici 2030.

À ce potentiel minier s’ajoute un potentiel énergétique considérable. Les installations solaires en Afrique ont progressé de 54 % en 2025, portées notamment par l’Afrique du Sud, le Nigeria, l’Égypte et l’Algérie. Cette dynamique pourrait améliorer l’accès à l’électricité pour les quelque 600 millions d’Africains qui en sont encore privés.

Au-delà de l’enjeu social, la question énergétique est avant tout une question de développement économique. Aucune industrialisation durable ne peut reposer sur un accès limité, coûteux ou irrégulier à l’électricité. Usines, centres de données, réseaux de transport, activités de transformation minière ou agroalimentaire : tous dépendent d’une énergie abondante et stable.

Or, dans de nombreux pays africains, une part importante de la population continue de dépendre du bois de chauffage, du charbon de bois ou d’autres combustibles traditionnels pour couvrir ses besoins énergétiques quotidiens. Cette situation limite la productivité, renchérit les coûts de production et freine l’émergence d’industries capables de transformer localement les matières premières.

La transition énergétique représente donc bien plus qu’un objectif climatique pour l’Afrique. Elle constitue l’une des conditions nécessaires pour développer des chaînes de valeur locales, réduire la dépendance aux importations industrielles et créer davantage de richesse sur le continent. Sans énergie fiable et accessible, les ambitions de transformation économique risquent de rester largement théoriques.

L’Afrique fournit donc une grande partie des minerais nécessaires à la transition énergétique mondiale. Pourtant, rien ne garantit que cette nouvelle ruée profitera réellement au continent. Le risque est de revoir le même schéma : exporter des ressources brutes pendant que la valeur et l’industrie se développent ailleurs.

La transition écologique représente-t-elle une opportunité de souveraineté économique pour l’Afrique ?

La transition écologique mondiale ouvre-t-elle enfin une fenêtre pour que l’Afrique rompe avec sa position structurelle de simple fournisseur de matières premières brutes ? Les signaux sont encourageants, à condition que les États africains la saisissent avec ambition.

L’Indice de l’industrialisation en Afrique 2025, publié par la Banque africaine de développement, dresse un tableau nuancé mais globalement positif. La valeur ajoutée manufacturière du continent est passée de 285 milliards de dollars en 2020 à 351 milliards en 2025. Quarante et un pays sur cinquante-quatre ont amélioré leur score industriel entre 2010 et 2024. Le Maroc, pour la première fois, dépasse l’Afrique du Sud et s’impose comme la première économie industrielle du continent, grâce à une diversification délibérée dans l’automobile et l’aéronautique.

La clé réside en deux facteurs : la sécurisation dans zones d’extraction minière et la transformation locale. Exporter des minéraux bruts, c’est laisser la valeur ajoutée aux pays transformateurs. Grâce à une première avancée dans la chaîne de valeur, les exportations de cobalt transformé de Kinshasa ont atteint 6 milliards de dollars en 2022, contre seulement 167 millions de dollars auparavant. La RDC développe des capacités de raffinage pour convertir l’hydroxyde de cobalt en cobalt métallique à plus forte valeur ajoutée, et ses interdictions temporaires d’exportation de cobalt en 2025 ont contribué à stabiliser les prix mondiaux. C’est un geste de puissance inédit pour un pays producteur africain.

En parallèle, la zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) constitue un autre levier central. Sa mise en œuvre intégrale pourrait générer une hausse du commerce intra-africain de 48 % dans le secteur manufacturier d’ici 2045.

Mais le chemin est encore long, car pour l’instant le commerce intra-africain ne représente que 14,4 % du total continental, contre 60 % en Asie et 57 % en Europe.

L’Afrique risque-t-elle de reproduire une nouvelle forme de dépendance verte ?

Si la transition peut être une opportunité, elle charrie aussi un risque structurel bien connu : reproduire, sous une forme nouvelle, les logiques de dépendance qui ont structuré les relations entre l’Afrique et le monde depuis l’ère coloniale.

Le premier risque est technologique. La Chine domine actuellement 80 % de la chaîne d’approvisionnement mondiale des panneaux solaires. En Afrique, les importations de panneaux solaires chinois ont bondi de 48 % en 2025, passant de 12,7 GW à 18,8 GW. Une dépendance d’un nouveau type émerge, moins visible que l’importation de pétrole, mais tout aussi structurante. La Chine combine sa présence économique en Afrique avec l’exportation de ses panneaux solaires, des partenariats qui lui permettent d’accéder à des ressources minières et agricoles à des tarifs préférentiels.

Le deuxième risque concerne les économies pétrolières africaines. Des pays comme le Nigeria, l’Angola, le Gabon ou le Congo-Brazzaville tirent une part majeure de leurs recettes de la rente fossile, une rente que la décarbonation mondiale menace d’obsolescence progressive. L’IIA 2025 est sans ambiguïté : la plupart de ces États présentent des scores industriels stagnants. La rente pétrolière n’a pas rendu ces pays forts ; elle les a souvent fragilisés politiquement et institutionnellement.

Le troisième signal d’alarme vient de Bruxelles. Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) de l’Union européenne est perçu par de nombreux États africains comme une barrière protectionniste susceptible de freiner leurs exportations industrielles naissantes. Pour Sébastien Treyer, directeur de l’IDDRI (Institut du développement durable et des relations internationales), il est essentiel de « coconstruire avec ces États le design technique de ce mécanisme, pour leur prouver que nous ne cherchons pas à les exclure de nos marchés ».

Quels sont les arbitrages géopolitiques entre grandes puissances sur le continent africain ?

L’Afrique est devenue un terrain géopolitique où les grandes puissances se disputent l’avenir de la transition mondiale. Cette compétition s’est considérablement accélérée sous l’effet d’un contexte international bouleversé, dont la crise du détroit d’Ormuz est la manifestation la plus récente et la plus édifiante.

Depuis le déclenchement du conflit impliquant l’Iran, le détroit d’Ormuz, séparant l’Iran d’Oman, s’est retrouvé bloqué, fermant une voie clé pour les produits pétroliers. Selon l’Agence internationale de l’énergie, 20 à 25 % du transport mondial de pétrole, 20 % du gaz liquéfié et 80 % du pétrole destiné à l’Asie transitent par ce passage. Le Brent, référence mondiale utilisée pour fixer le prix du pétrole brut, a repassé la barre des 102 dollars le baril après l’annonce américaine de bloquer les ports iraniens, et le prix du pétrole a augmenté de plus de 10 % depuis que Donald Trump a annoncé prolonger le cessez-le-feu avec Téhéran. Cette flambée rappelle que la dépendance aux fossiles reste un facteur de vulnérabilité globale. Pour l’Europe, cette crise révèle que remplacer le pétrole russe par le brut du Golfe après 2022 revenait simplement à échanger une dépendance contre une autre. Un constat qui devrait, paradoxalement, renforcer l’argument en faveur d’une transition énergétique accélérée, et qui redonne de la valeur stratégique aux minerais africains destinés aux technologies vertes.

C’est dans ce contexte de tensions globales que se joue la compétition pour les ressources africaines. La Chine a pris une longueur d’avance considérable : ses entreprises contrôlent une part majeure de l’extraction en RDC, en Zambie et au Zimbabwe. Dans l’automobile électrique, BYD est en tête pour les véhicules électriques purs avec 2,26 millions vendus en 2025, contre 1,64 million pour Tesla, une domination qui repose directement sur l’accès aux minerais africains.

Les États-Unis ont tenté de contre-attaquer via le corridor de Lobito, projet ferroviaire reliant l’Angola, la RDC et la Zambie. Souvent présenté comme la riposte occidentale à l’omniprésence chinoise dans le secteur minier africain, le projet mobilise plus de 2,7 milliards de dollars d’investissements. Le premier transport de cobalt via ce corridor a été réalisé en mai 2026, avec des délais réduits de 45 jours à 45 heures pour certaines exportations. Mais Washington marque le pas : « les États-Unis ne sont plus dans le tableau, au moins pour le moment », reconnaît l’ambassadrice de l’UE en Angola. L’Europe reste engagée mais insuffisamment financée pour peser durablement face à Pékin.

L’Afrique peut-elle imposer sa propre vision de la transition écologique ?

Cette question est peut-être la plus politique de toutes : l’Afrique peut-elle cesser d’être l’objet de la transition mondiale pour en devenir un sujet souverain, capable d’imposer ses propres termes et ses propres rythmes ?

Des signaux encourageants existent. La RDC a imposé des interdictions d’exportation de cobalt en 2025, geste de puissance inédit pour un pays producteur africain. Le Maroc s’est hissé au premier rang industriel continental. Le Sénégal, la Côte d’Ivoire et l’Éthiopie progressent dans les classements en diversifiant leurs économies. Ces exemples prouvent que la souveraineté économique n’a rien d’inaccessible. Les pays qui progressent dans cette direction sont généralement ceux qui investissent dans la durée et assument des choix politiques clairs.

Mais des obstacles structurels demeurent considérables. L’Afrique contribue à moins de 4 % des émissions mondiales de CO₂, mais supporte certains des effets les plus sévères du dérèglement climatique. Cette asymétrie constitue un argument moral et politique puissant pour exiger des financements massifs et des transferts de technologies réels. Le coût du financement des projets solaires en Afrique reste trois à quatre fois plus élevé qu’en Europe, paradoxe cruel pour le continent le mieux ensoleillé du monde.

Comme le souligne Sébastien Treyer, les pays du Sud « dénoncent, à raison, les promesses non tenues par les pays du Nord en matière de solidarité internationale, qui constituent, à leurs yeux, la condition essentielle à la réussite de l’agenda environnemental ». La posture de non-alignement stratégique que multiplient les États africains, refusant de choisir entre Washington, Pékin et Bruxelles pour mieux négocier avec chacun, est une forme renouvelée de l’esprit de Bandung. Ce sont des acteurs qui ont désormais les moyens de faire entendre leur voix.

La vraie souveraineté verte passera par la capacité du continent à traiter ses propres ressources, à mobiliser ses propres capitaux et à exiger des partenariats d’égal à égal, en cessant de choisir entre les logiques d’extraction d’hier et les nouvelles dépendances technologiques de demain.

Conclusion

La transition écologique mondiale est aussi une transition géopolitique, et ses secousses, du détroit d’Ormuz aux mines du Katanga, des usines de Shenzhen aux ports de Lobito, dessinent une carte du monde en pleine recomposition. La question n’est plus seulement de savoir quelles ressources possède l’Afrique, mais ce qu’elle compte en faire. Le continent peut rester un fournisseur de matières premières ou s’imposer progressivement dans les chaînes de valeur qui façonneront l’économie de demain.

Ce qui manque encore, c’est la capacité à parler d’une seule voix, à transformer avant d’exporter, et à exiger des règles du jeu équitables dans un système international qui penche encore trop souvent contre les plus vulnérables. La lumière existe. Reste à décider qui tient le commutateur.

Bouah Tossedoue

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Par : Rédaction

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