A l’ère du PDDAA Kampala, la CEEAC est au centre d’une diplomatie économique agricole afin de faire de l’Afrique centrale une puissance nourricière, écologique et géostratégique

6 août 2026 / 09:43

A l’ère du PDDAA Kampala, la CEEAC est au centre d’une diplomatie économique agricole afin de faire de l’Afrique centrale une puissance nourricière, écologique et géostratégique

La Communauté Economique des Etats de l’Afrique Centrale (CEEAC) composé des 11 Etats membres (Angola, Burundi, Cameroun, Centrafrique, Congo, RD Congo, Gabon, Guinée Equatoriale, Rwanda, Sao Tomé & Principe et Tchad) est embaquée dans un monde marqué par la multiplication des conflits, la volatilité des marchés, la perturbation des chaînes d’approvisionnement, la hausse des coûts de l’énergie et des engrais ainsi que par l’intensification des aléas climatiques. Dans ces conditions, l’Agriculture de la sous-région n’est plus seulement un secteur économique et social mais elle doit devenir un instrument de souveraineté, de stabilité politique, d’influence internationale et de sécurité collective.

En juin 2026, la Banque mondiale relevait que, malgré des disponibilités alimentaires mondiales globalement suffisantes, les coûts élevés et les perturbations des chaînes logistiques continuaient d’exercer des pressions sur les prix et l’accessibilité des denrées alimentaires.

Cette situation rappelle que la dépendance excessive à l’égard des marchés internationaux expose particulièrement les pays importateurs aux décisions commerciales, aux crises géopolitiques et aux ruptures logistiques sur lesquelles ils disposent de peu de moyens d’action. (Rapport BM, 2026)

Dans ce contexte, la sécurité alimentaire et nutritionnelle doit être appréhendée dans sa dimension essentielle de la sécurité nationale et régionale. Un pays ou une région incapable de produire une part substantielle de son alimentation, de sécuriser ses intrants et de maîtriser ses circuits d’approvisionnement demeure vulnérable, quelles que soient l’importance de ses ressources naturelles et la croissance apparente de son économie.

Pour l’Afrique centrale, l’enjeu est de poser les bases solides d’une diplomatie agricole principalement orientée vers la recherche d’assistance extérieure à une véritable diplomatie économique agricole, capable de mobiliser les potentialités régionales, d’attirer les investissements productifs, d’organiser les complémentarités entre les États membres de la CEEAC et de positionner la sous-région comme un acteur crédible des équilibres alimentaires, environnementaux et commerciaux du continent.

L’Afrique centrale réunit des espaces écologiques d’une diversité remarquable passant des zones sahéliennes et pastorales, des savanes et des forêts tropicales humides aux hauts plateaux, des vallées, des bassins fluviaux des lacs, des zones côtières et des espaces maritimes. Cette diversité permet à la région de développer une gamme étendue de productions végétales, animales, halieutiques, forestières et aquacoles.

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Du Bassin du Lac Tchad au Bassin du Congo, des hauts plateaux des Grands Lacs aux façades maritimes du Golfe de Guinée et de l’océan Atlantique, l’Afrique centrale dispose de terres, des eaux de surface et des eaux souterraines, de pâturages, de ressources génétiques, d’une biodiversité exceptionnelle et d’importants débouchés urbains. Et à lui seul le Bassin du Congo abrite la deuxième plus grande forêt tropicale du monde et constituerait un actif essentiel pour la régulation du climat, la biodiversité, les économies nationales et les moyens d’existence des populations.

L’Afrique centrale possède également un potentiel considérable dans les filières céréalières, rizicoles, racines et tubercules, banane plantain, fruits, légumes, café, cacao, coton, palmier à huile, hévéa, produits forestiers non ligneux, élevage bovin, petits ruminants, aviculture, pêche continentale, pêche maritime et aquaculture.

Le système fluvial du Congo, les grands lacs et les nombreux cours d’eau offrent des possibilités importantes de développement halieutique et aquacole encore insuffisamment exploitées.

À ces ressources directement productives s’ajoutent des réserves d’hydrocarbures, de gaz naturel, de potasse et de phosphate susceptibles de soutenir une industrie régionale des engrais. La Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique estime que ces dotations justifient la constitution d’une chaîne de valeur régionale des fertilisants, notamment des engrais NPK, afin de réduire la dépendance extérieure et d’améliorer la productivité agricole.

Pourtant, ce potentiel contraste avec le niveau encore limité de la production, de la transformation locale et des échanges intrarégionaux. Les économies agricoles demeurent fragmentées, les exploitations familiales sont insuffisamment accompagnées, les infrastructures rurales et logistiques restent faibles et les pertes post-récolte sont importantes. À cela s’ajoutent les difficultés d’accès à l’énergie, au financement, aux semences améliorées, aux engrais, à l’irrigation, aux services vétérinaires, aux technologies et aux marchés.

La faiblesse des systèmes sanitaires et phytosanitaires, la multiplicité des contrôles aux frontières, l’insuffisance des laboratoires, l’absence de reconnaissance mutuelle des certifications et la persistance des obstacles non tarifaires limitent également la circulation des produits agricoles et alimentaires.

La question n’est donc pas celle de l’absence de ressources, mais celle de leur organisation économique, de leur transformation et de leur projection stratégique. En ce sens, la diplomatie économique agricole demeure le seul instrument de puissance régionale

En effet, pour l’Afrique centrale, cette diplomatie doit être construite autour d’une vision commune pour faire de la sous-région un espace intégré de production, de transformation et de commerce des produits agrosylvopastoraux et halieutiques, capable d’assurer progressivement sa souveraineté alimentaire tout en contribuant aux besoins du marché africain et international.

Cette ambition est conforme au Traité révisé de la CEEAC et aux engagements de la Déclaration de Kampala du PDDAA. Autour de ces instruments les États membres de la CEEAC ont pris l’engagement à coopérer dans les domaines de l’agriculture, de la sécurité alimentaire et nutritionnelle ainsi que des ressources animales et halieutiques.

La mise en œuvre de ces engagements prévoit notamment l’accroissement de la production, la valorisation locale des produits, l’amélioration des revenus ruraux, l’harmonisation des politiques agricoles, le développement des échanges et la constitution de réserves alimentaires et de stocks d’urgence avec un accroissement de 45 % de la production agroalimentaire africaine et une mobilisation de 100 milliards de dollars d’investissements au cours de la décennie 2026-2035.

Au regard de ces instruments régionaux et continentaux, la CEEAC doit construire des chaînes de valeur régionales plutôt qu’une addition de projets nationaux. Il s’agira d’organiser la complémentarité productive entre les États membres. Aucun pays ne peut, à lui seul, développer toutes les filières, produire tous les intrants, financer toutes les infrastructures et satisfaire tous les marchés.

La CEEAC doit favoriser une spécialisation régionale intelligente, fondée sur les avantages comparatifs des différents espaces.

Cette option permettre de disposer de l’élevage et de la production de viande dans les zones pastorales, de la riziculture dans les plaines, les vallées et les périmètres irrigables, de la pêche et de l’aquaculture autour des bassins fluviaux, des lacs et des espaces côtiers, du manioc, maïs, banane plantain et légumineuses dans les zones forestières et de savane, des productions maraîchères et fruitières dans les zones périurbaines et les hauts plateaux et de la transformation du cacao, du café, du coton, des oléagineux et des produits forestiers dans les bassins de production appropriés.

L’objectif ne doit plus être d’avoir des politiques agricoles évoluant parallèlement, mais de construire un véritable système productif régional avec des filières prioritaires structurées autour du riz, du maïs, du manioc, des engrais, de la viande, du lait, du poisson, des aliments pour animaux, du cuir, du cacao, du café, du coton, des huiles végétales et des produits forestiers non ligneux. Ces filières doivent être reliées par des contrats d’approvisionnement, des mécanismes de garantie, des infrastructures de stockage, des unités de transformation et des plateformes régionales de commercialisation.

Dans cette perspective, la diplomatie agricole de la CEEAC doit être une diplomatie de projets concrets et bancables, et non une simple diplomatie de déclarations. L’Afrique centrale ne doit pas opposer agriculture et protection de l’environnement. Elle doit promouvoir un modèle qui associe sécurité alimentaire, conservation de la biodiversité, restauration des terres, agroforesterie et rémunération des services environnementaux.

La forêt du Bassin du Congo contribue à la régulation du climat mondial, au régime des précipitations, à la fertilité des sols, à la biodiversité et aux moyens de subsistance de millions de personnes. Elle ne peut plus être perçue uniquement comme un réservoir de bois ou de carbone. Elle est également un espace de productions alimentaires, médicinales, halieutiques et agroforestières.

L’Afrique centrale doit donc intégrer explicitement la transformation des systèmes alimentaires dans la conservation et la préservation des ressources naturelles. Les financements climatiques, les fonds pour la biodiversité, les paiements pour services environnementaux et les marchés carbone doivent soutenir l’agroforesterie, l’agriculture climato-intelligente, l’irrigation durable, la restauration des paysages, la gestion pastorale et la réduction des pertes post-récolte.

L’Afrique centrale doit diversifier ses partenariats internationaux sans tomber dans une dépendance excessive à l’égard d’un seul partenaire. Ses relations avec l’Union européenne, les États-Unis, la Chine, l’Inde, le Brésil, la Türkiye, les pays du Golfe, le Japon, la Corée et les institutions financières internationales doivent être orientées vers les intérêts stratégiques de la région. Chaque partenariat devrait comporter des obligations de contenu local, de formation, de transformation sur place et d’intégration des petites et moyennes entreprises régionales.

Dans plusieurs parties de l’Afrique centrale, les conflits et les déplacements de populations sont directement liés à l’accès à la terre, à l’eau, aux pâturages et aux ressources naturelles. Les tensions entre agriculteurs et éleveurs, les trafics transfrontaliers, l’insécurité rurale et les perturbations des marchés fragilisent la cohésion sociale.

Une stratégie agricole régionale doit donc comporter une dimension de prévention des conflits. La sécurisation des couloirs de transhumance, la gestion concertée des ressources en eau, la clarification des droits fonciers, la création d’emplois ruraux et l’organisation des marchés frontaliers peuvent contribuer à réduire les tensions.

L’investissement agricole dans les zones fragiles ne doit pas être considéré comme une intervention sectorielle parmi d’autres. Il constitue un investissement dans la paix, la stabilisation des territoires et la prévention des migrations forcées.

La diplomatie agricole doit ainsi être étroitement articulée avec les mécanismes régionaux de paix et de sécurité. Nourrir les populations, créer des revenus et restaurer les moyens d’existence sont des conditions essentielles de la stabilité politique.

La CEEAC est appelée à devenir le centre de coordination et d’impulsion de cette nouvelle diplomatie. Son rôle ne consiste pas à se substituer aux États, mais à construire les biens publics régionaux qu’aucun pays ne peut efficacement développer seul.

Enfin, la CEEAC doit contribuer à construire un nouveau récit régional. L’Afrique centrale ne doit plus être présentée uniquement comme une région de crises, de forêts, de pétrole ou de minerais. Elle doit aussi être reconnue comme une terre de production, d’innovation, de transformation et de solutions pour l’avenir alimentaire et environnemental du continent.

Le positionnement géostratégique de l’Afrique centrale ne peut durablement reposer sur l’exportation de matières premières brutes ou sur la seule importance de ses ressources naturelles. Il doit s’appuyer sur sa capacité à transformer ces ressources en nourriture, en emplois, en revenus, en technologies et en puissance économique. La diplomatie économique agricole représente, à cet égard, l’un des leviers les plus prometteurs de l’intégration régionale. Elle permettra de rapprocher les États autour d’intérêts concrets, de relier les bassins de production aux marchés, de réduire les dépendances extérieures et d’accroître le pouvoir de négociation de la région.

L’Afrique centrale doit désormais parler d’une seule voix lorsqu’elle négocie ses marchés, ses financements, ses normes, ses technologies et la rémunération de ses services environnementaux. Elle ne doit plus seulement demander comment nourrir sa population. Elle doit déterminer comment produire davantage, transformer localement, commercer entre ses États, approvisionner le continent et utiliser son potentiel agricole comme un instrument de paix, de souveraineté et d’influence. L’enjeu est de faire de l’Afrique centrale non plus seulement un réservoir mondial de ressources naturelles, mais une puissance nourricière, agro-industrielle, écologique et géostratégique au service de ses populations et de l’intégration africaine.

Monsieur ABAKAR Mohammed

Ingénieur Agro-Economiste

Directeur Agriculture et Développement Rural (DADR)

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Par : Rédaction

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