Entretien exclusif avec Abou El Mahassine Fassi-Fihri, Directeur Pays d’Enabel au Sénégal

30 juillet 2026 / 07:42

Entretien exclusif avec Abou El Mahassine Fassi-Fihri, Directeur Pays d’Enabel au Sénégal

La coopération internationale à l’heure des choix : crise ou transformation ?

  1. Pour ceux qui connaissent peu Enabel, quelle est votre mission ?

Enabel est l’agence belge de coopération internationale. Institution publique fédérale belge, elle a pour mandat d’exécuter la coopération bilatérale entre la Belgique et ses pays partenaires.

Nous intervenons dans une vingtaine de pays pour répondre aux défis globaux : action climatique, santé, éducation, transition énergétique, développement du secteur privé, mobilité humaine, création d’emplois.

Notre rôle évolue également avec le temps : au-delà de l’exécution classique de programmes, nous sommes de plus en plus co-architectes d’écosystèmes complexes, partenaires du secteur privé et catalyseurs d’investissement, accélérateurs d’innovation, et promoteurs de collaborations régionales. C’est cette polyvalence qui fait aujourd’hui l’identité d’Enabel comme « enabler », un facilitateur au service du développement durable.

  1. Quels sont les principaux programmes d’Enabel au Sénégal ?

Avec près de 100 millions d’euros mobilisés sur cinq ans, financés à hauteur de 50 % par la Belgique et 50 % par l’Union européenne, notre action au Sénégal s’articule autour de trois axes, ancrés dans les trois dimensions du développement durable : économique, sociale et environnementale.

Le premier place l’économie réelle au cœur de notre action : production agricole et transformation industrielle, filières équitables, soutien à la vision de l’Agropole dans la zone centre, avec un accent fort sur l’emploi des jeunes et des femmes, et appui au secteur portuaire, maritime et au corridor stratégique Praia-Dakar-Abidjan. Un axe qui relie le champ à l’usine, le producteur au marché, et le Sénégal à la sous-région.

Le deuxième couvre le secteur de la santé dans toute sa diversité : réglementation et industrialisation pharmaceutique, digitalisation et télémédecine, formation des professionnels de santé, équipements et infrastructures, protection sociale et couverture maladie, et appui aux mécanismes de lutte contre les violences basées sur le genre. Un appui qui vise un système de santé plus fort, plus souverain et plus équitable.

Le troisième est celui de l’avenir : l’action climatique. Restauration des terres dégradées, pratiques agroécologiques, finance climatique innovante, gestion des déchets, autant de leviers pour que le Sénégal tienne ses engagements climatiques et transforme les contraintes environnementales en opportunités économiques et sociales.

Notre ancrage territorial est profond : Kaolack, Fatick et Kaffrine, au cœur du Sénégal, concentrent l’essentiel de nos interventions. Ce n’est pas un hasard si la moitié de notre équipe au Sénégal est basée à Kaolack, l’autre moitié à Dakar. Ce fut d’ailleurs un honneur pour Enabel de recevoir, en mai 2026 à l’occasion de la FIKA, la Guerté d’Or, prix d’excellence de la ville de Kaolack — signe du lien tissé au fil des années avec les communautés de cette région. Nous accompagnons aussi l’État dans ses réformes les plus structurantes de la vision Sénégal 2050 : la stratégie portuaire et maritime, le plan de relance de l’industrialisation pharmaceutique, l’Agropole Centre, la Start-up Act, la modernisation de l’état civil, ou encore l’autonomisation économique des femmes et les approches sylvo-agro-pastorales.

Du local au national, c’est cette double présence qui donne à notre action toute sa profondeur.

  1. Vous terminez votre mandat cet été — quels résultats concrets retenez-vous ?

Ces années au Sénégal ont été intenses, exigeantes, et d’une richesse rare. Accompagner la vision Sénégal 2050 de l’intérieur, être à l’écoute et agir aux côtés des institutions, des équipes et des populations est une expérience qui ne s’oublie pas. Ce qui me réjouit le plus, c’est l’impact concret et durable sur les populations et les institutions, mesuré au gré des rencontres et visites de terrain à Dakar et dans les régions. Voici quelques exemples parmi les plus marquants.

Vers un Sine Saloum agro-industriel et créateur d’emplois

Sur l’Agropole Centre, en appui au programme national des agropoles (PNDAS), le site viabilisé de Mbelacadio (Fatick) est aujourd’hui ouvert aux entreprises agro-industrielles désireuses de s’y installer. Un deuxième site est en cours d’étude. Un jalon concret d’une vision industrielle qui prend forme. En parallèle, avec le ministère de la Souveraineté alimentaire (notamment à travers le FNDAPS) et celui de l’Industrie et du Commerce, nous appuyons des dizaines de milliers d’exploitants et des dizaines d’entreprises championnes dans le développement de filières : céréales (mil, sorgho), arachide, horticulture, aquaculture, sel, recyclage plastique, avec un accompagnement intégré : production, accès aux marchés, accès au financement, renforcement de capacités.

Ce qui me tient particulièrement à cœur, c’est la Charte des filières justes adoptée en juillet 2025, élaborée avec l’État, les producteurs, industriels, distributeurs et consommateurs, pour garantir un prix équitable tout au long des chaînes de valeur. L’intermédiation commerciale porté par l’Agence de Réglementation du Marché (ARM) a aussi porté ses fruits : en 2026, des industriels sénégalais se sont engagés à acheter plus de 25 000 tonnes de maïs local, pourtant encore plus cher que le maïs importé. C’est un signal fort : la souveraineté alimentaire se construit, contrat par contrat, filière par filière.

Avec l’ADPME, nous avons mis le doigt sur quelque chose d’important. On répète souvent que plus de 90 % des entreprises sénégalaises sont informelles. Mais cette lecture binaire, formelle ou informelle, ne dit rien du parcours réel de l’entrepreneur, de là où il en est, de ce dont il a besoin. Nous avons donc développé ensemble un indice de formalisation sur une échelle de 0 à 4, un outil qui change tout : il permet de mieux cibler l’appui à chaque entrepreneur, en fonction d’où il en est réellement dans son parcours.

Deux initiatives, enfin, qui seront prochainement inaugurées et qui méritent d’être célébrées. Le Green Innovation Hub, adossé à l’Université du Sine Saloum (USSEIN), est un incubateur et accélérateur pour jeunes et femmes entrepreneurs dans l’agro-alimentaire, un espace où l’innovation rencontre l’entrepreneuriat. Et le site aquacole de Fatick, 15 hectares, 40 bassins, plus de 20 000 m³ d’eau, porté par l’Agence nationale de l’Aquaculture (ANA), deviendra un véritable centre d’excellence national pour la formation et l’innovation dans ce secteur d’avenir.

Ports et corridors : le Sénégal au cœur des échanges ouest-africains

Avec le Port Autonome de Dakar, l’ANAM, le ministère de la Pêche et le Port de Antwerp-Bruges International, nous avons contribué à l’élaboration de la Stratégie nationale portuaire et maritime, validée à l’été 2025. C’est une feuille de route concrète pour la modernisation du secteur, y compris pour les ports régionaux de Kaolack et Ndakhonga, au cœur de notre géographie d’intervention.

Le corridor Praia-Dakar-Abidjan est un axe stratégique pour l’intégration économique de l’Afrique de l’Ouest. Nous espérons pouvoir y contribuer prochainement, avec d’autres partenaires, en appuyant la gouvernance de cet axe, pour que le commerce circule mieux, que les coûts de transaction baissent, et que les échanges entre pays soient plus sûrs et plus fluides. C’est un chantier collectif, de long terme, qui dépasse largement Enabel, mais auquel nous souhaitons apporter notre pierre.

Des médicaments et vaccins produits au Sénégal, des soins accessibles à toutes et à tous

Sous le leadership de l’ARP (Agence sénégalaise de Réglementation Pharmaceutique), et avec l’appui de partenaires européens dont Enabel depuis 2020, le Sénégal a atteint en octobre 2024 le Niveau de Maturité 3 (NM3 médicaments) de l’OMS, devenant ainsi le premier pays francophone d’Afrique à franchir ce cap. Ce niveau certifie un système réglementaire stable, fonctionnel et intégré, et c’est une étape décisive. L’objectif est de produire localement 50 % des besoins pharmaceutiques d’ici 2035 et d’en devenir un hub de distribution sous-régional. Le NM3 est une étape essentielle pour y parvenir : sans régulation crédible, pas d’industrialisation, pas d’investisseurs, pas de souveraineté. En partenariat avec des institutions universitaires belges, et sous la coordination de l’UGP Pharma, nous avons également appuyé le lancement de deux masters à l’UCAD, l’un en régulation pharmaceutique, l’autre en biotechnologie, pour former les talents qui feront vivre cette ambition.

Sur le volet santé numérique, en partenariat avec le Ministère de la Santé, nous aurons appuyé d’ici fin septembre la digitalisation de 12 centres de santé dans le Sine Saloum, avec dossier patient numérisé et historique médical, et interopérabilité avec la pharmacie et la comptabilité, posant les bases d’un système de santé connecté et centré sur le patient. Et dans le district sanitaire de Sokone (région de Fatick), 15 postes de santé sont désormais équipés pour des téléconsultations et des télééchographies. Derrière ce chiffre, une réalité humaine : des populations parfois situées à 75 km du poste de santé le plus proche peuvent aujourd’hui consulter un spécialiste par vidéoconférence, sans quitter leur village. Ce dispositif pilote, capitalisé et documenté, est désormais en cours d’étude pour une mise à l’échelle.

Sur la protection sociale, deux unités départementales d’assurance maladie (UDAM), celles de Koungheul et Foundiougne, ont franchi un seuil remarquable : plus de 70 % de leur population respective couverte par l’assurance maladie. Dans des territoires où l’accès aux soins restait encore limité pour beaucoup, ce chiffre représente une transformation concrète du quotidien des populations.

Le renforcement des infrastructures de santé a également été au cœur de notre action : équipements biomédicaux livrés, blocs opératoires réhabilités et construits, structures de santé modernisées dans plusieurs établissements de la zone centre, autant d’investissements durables au service des populations.

Une première au Sénégal : prendre en charge les femmes victimes de violences sous un même toit

Dans les trois régions de la zone centre, nous avons eu le privilège d’accompagner le ministère de la Famille, des Solidarités et de l’Action sociale dans la mise en place de Centres d’Accueil Uniques (CAU), une première au Sénégal. Ces centres offrent aux femmes et filles victimes de violences un espace de prise en charge intégré : médical, psychologique, social et judiciaire, sous un même toit. C’est peut-être l’une des réalisations qui me touche le plus profondément.

Une promesse climatique forte et une feuille de route pour y arriver

Aux côtés du ministère de l’Environnement et de la Transition écologique, nous avons contribué à l’élaboration de la CDN 3.0 du Sénégal (Contribution Déterminée Nationale de troisième génération), présentée par le gouvernement à la COP 30 à Belém en novembre 2025. Ce document est avant tout une promesse du Sénégal au monde et à ses propres citoyens : porter la part des énergies renouvelables à 40 % du mix électrique d’ici 2030, contre 29 % aujourd’hui, et réduire les émissions dans différents secteurs stratégiques. Une ambition forte assortie d’une feuille de route pour y arriver.

  1. On parle beaucoup de la crise de la coopération internationale, mais au-delà du diagnostic, quelles évolutions vous semblent nécessaires ?

La coopération internationale traverse une période de turbulences profondes : une crise de financement sans précédent, un déficit de compréhension de son rôle, et des disruptions majeures du système multilatéral. Et pourtant, face à l’accélération des défis globaux, climat, santé, énergie, inégalités, sécurité, la coopération internationale n’a jamais été aussi nécessaire. C’est là toute la contradiction de notre époque.

La coopération internationale doit évoluer vers un modèle de levier, et c’est au cœur des débats actuels sur le financement pour le développement. Le constat est implacable : le déficit de financement annuel mondial pour atteindre les objectifs de développement durables est estimé à 4 000 milliards de dollars, alors que l’aide publique au développement ne couvre que 5 % de ce besoin et continue de fondre. Une partie importante des fonds publics de la coopération pourrait servir à débloquer l’investissement privé, réduire le risque, et catalyser des financements au service de secteurs et de territoires que la seule logique de rentabilité n’aurait pas priorisés. L’objectif : fédérer gouvernements, secteur privé, banques de développement, agences de coopération et société civile autour d’un cap commun, sans jamais perdre de vue les enjeux sociaux, d’équité, de justice sociale et environnementale. Et pour les pays les plus fragiles, ce changement de modèle ne doit pas se faire au détriment des appuis à la résilience des populations : leur capacité à absorber les chocs multiples, qu’ils soient climatiques, sanitaires ou économiques, reste une priorité absolue.

Ce changement de paradigme, nous tentons de l’incarner collectivement avec la Team Belgium au Sénégal (Ambassade de Belgique, Enabel, Hub Brussels/FIT/AWEX, Bio Invest, Wallonie Bruxelles International, APEFE). Le thème de la commission bilatérale annuelle Belgique-Sénégal d’avril 2026 était d’ailleurs exactement celui-là : comment faire des fonds publics de la coopération un catalyseur des fonds privés et de la coopération économique. Ensemble, nous avons passé en revue les opportunités concrètes d’application dans l’agro-industrie, le secteur portuaire, le pharmaceutique, l’économie circulaire et les crédits carbones et plastiques, et les premiers résultats sont encourageants.

  1. Pouvez-vous illustrer ce changement de paradigme par des exemples concrets ?

Les exemples ne manquent pas.

Notre partenariat avec La Laiterie du Berger (marque Dolima) en est une belle illustration. Cette entreprise sénégalaise a investi dans une usine moderne à Sandiara, et Team Belgium a tenté de se rendre utile à ses côtés : BIO Invest a octroyé plusieurs prêts au fil des ans, tandis qu’Enabel appuie techniquement l’écosystème de la chaîne de valeur lait en amont, éleveurs et structuration des filières. Un investissement privé sénégalais, accompagné par la coopération publique, au bénéfice de toute la chaîne et des emplois qu’elle génère.

Notre appui au ministère de la Transition écologique sur la réglementation du crédit carbone ouvre une perspective prometteuse. Une fois finalisée, cette réglementation pourrait permettre au Sénégal d’activer des financements climatiques innovants sur les marchés internationaux du carbone. Des acteurs belges comme Hommes et Terres, Weforest ou Lignaverda sont déjà positionnés, prêts à investir dans la restauration des terres et la reforestation, valorisant ainsi le capital naturel sénégalais à l’international, tout en veillant à une distribution équitable des revenus engendrés au bénéfice des communautés locales.

Nous accompagnons également, avec l’Agence nationale des énergies renouvelables (ANER) et la SONAGED, les filières de recyclage des déchets d’équipements électroniques, électriques et solaires en fin de vie, un secteur encore en développement mais porteur d’opportunités réelles en termes d’emplois, d’impact environnemental et de santé publique.

Nous contribuons enfin à des missions économiques sud-sud, et dans une certaine mesure sud-nord, pour aider les entreprises sénégalaises à accéder à des marchés, des contrats et des partenariats au-delà de leurs frontières. Un travail qui ne fait que commencer, et qui devrait s’accélérer dans les années à venir.

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Par : Rédaction

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