FÉMINICIDES AU CAMEROUN : QUAND LA VIOLENCE ORDINAIRE DEVIENT UNE POLITIQUE DE MORT

31 août 2026 / 10:33

FÉMINICIDES AU CAMEROUN : QUAND LA VIOLENCE ORDINAIRE DEVIENT UNE POLITIQUE DE MORT

Dr Alain-Patrick LOUMOU MONDOLEBA , Politiste, Chercheur

En 2024, 69 cas de féminicides ont été recensés au Cameroun, contre 56 en 2023, selon des données reprises dans une publication institutionnelle camerounaise. En janvier 2025, dix nouveaux cas ont été documentés par Griote TV. Ces chiffres ne constituent toutefois pas un compteur exhaustif, mais des traces disponibles d’un phénomène dont la mesure reste fragile. Le ministère de la Promotion de la Femme et de la Famille lui-même souligne, dans son analyse situationnelle des violences basées sur le genre, le caractère préoccupant et structurel de ces homicides.

Sources : MINPROFF, Rapport d’analyse situationnelle des VBG au Cameroun, 2025 ; BUCREP, Journée internationale de la Femme 2025, données MINPROFF/Griote TV.

Le problème est donc double. Il y a d’abord les femmes tuées. Il y a ensuite les femmes que nos systèmes statistiques ne voient pas. Or, en matière de violence de genre, l’invisibilité n’est jamais neutre : elle réduit la capacité de prévenir, de protéger, de poursuivre et de réparer.

Le féminicide doit être lu comme un problème de sécurité humaine et de gouvernement de la société, pas comme une succession de « faits divers ». Tant que les violences qui précèdent le meurtre (coups, menaces, contrôle, violences sexuelles, humiliations, dépendance économique) resteront traitées comme des affaires privées, l’État interviendra trop tard.

Nommer le phénomène : de l’homicide au féminicide

Le terme « féminicide » désigne ici le meurtre intentionnel d’une femme ou d’une fille lorsqu’il est lié au genre. La définition internationale privilégiée par l’ONUDC et ONU Femmes permet notamment d’identifier les meurtres commis par un partenaire intime ou un membre de la famille. Dans le monde, près de 50 000 femmes et filles ont été tuées en 2024 par un partenaire intime ou un membre de leur famille, soit environ 60 % de l’ensemble des femmes et filles tuées intentionnellement cette année-là. Cela représente en moyenne 137 victimes par jour.

L’Afrique affichait le taux régional estimé le plus élevé pour cette catégorie de féminicides, autour de 3 pour 100 000 femmes et filles. La notion est sociologiquement féconde parce qu’elle déplace le regard. Elle ne demande pas seulement : « Qui a tué ? » Elle demande aussi : « Dans quel rapport social ce meurtre devient-il possible ? » Ce déplacement est décisif au Cameroun.

Le meurtre d’une femme dans l’espace conjugal, familial ou après une violence sexuelle peut être juridiquement appréhendé comme un homicide, mais cette qualification ne suffit pas toujours à comprendre le mécanisme social qui l’a rendu possible.

Le féminicide n’est donc pas un simple homicide « au féminin ». Il signale une violence traversée par des rapports de pouvoir, des normes de possession, des imaginaires de l’autorité masculine et des mécanismes de banalisation. Il ne s’agit pas de dire que tous les hommes seraient violents, ni que toutes les violences contre les femmes relèveraient d’un même scénario.

Le Cameroun dispose de politiques publiques et de dispositifs de lutte contre les violences basées sur le genre, mais ne dispose toujours pas d’une loi autonome et générale sur les violences faites aux femmes, ni d’une incrimination autonome du féminicide dans son droit pénal. ONU Femmes recense une stratégie nationale de lutte contre les VBG pour 2022-2026, 39 unités de police spécialisées et 116 services sociaux, mais aussi l’absence d’une loi autonome de lutte contre les violences faites aux femmes et l’absence de disposition spécifique sur le viol conjugal.

Derrière les féminicides, une violence déjà là

La meilleure manière de comprendre le féminicide est peut-être de commencer avant le meurtre. Les données disponibles sur les violences faites aux femmes montrent que le passage à l’acte létal n’apparaît pas toujours ex nihilo. Il peut être précédé d’une longue histoire de violences ordinaires, parfois invisibles pour les institutions, parfois visibles mais socialement tolérées.

Sources : EDS Cameroun 2018 ; INS, Les femmes et les hommes, les filles et les garçons au Cameroun 2024 ; Afrobarometer, dépêche n°893, 2024.

L’EDS 2018 indiquait que 43 % des femmes de 15 à 49 ans avaient subi des violences physiques ou sexuelles, tandis que 32 % des femmes mariées ou séparées déclaraient avoir subi des violences de la part de leur partenaire intime au cours des douze mois précédant l’enquête. Plus préoccupant encore du point de vue de l’action publique, les données reprises par l’INS montrent qu’en 2018, 52 % des femmes victimes de violences physiques ou sexuelles n’avaient ni cherché de l’aide ni parlé à personne de ce qui leur était arrivé.

Ce silence ne doit pas être interprété comme une absence de violence. Il constitue au contraire une donnée sociologique. Il dit quelque chose de la manière dont une victime anticipe le coût de la parole : honte, représailles, dépendance économique, peur de la séparation, pression familiale, manque d’information, défiance envers les institutions ou banalisation de la violence.

Afrobarometer ajoute une dimension normative. Au Cameroun, près de la moitié des citoyens interrogés considéraient la violence contre les femmes et les filles comme courante dans leur communauté. Une majorité estimait que la violence domestique devait relever de l’intervention policière plutôt que d’une simple affaire familiale, mais une nette majorité approuvait aussi le recours à la force physique des hommes envers leurs épouses.

Cette coexistence de deux attitudes apparemment contradictoires est sociologiquement révélatrice : une société peut reconnaître publiquement que la violence est un problème tout en conservant des normes qui la rendent tolérable dans certaines circonstances.

Le foyer n’est finalement pas toujours le lieu de protection

Une représentation classique de la sécurité consiste à opposer l’espace public, supposé dangereux, au foyer, supposé protecteur. Les données mondiales sur les féminicides obligent à inverser cette intuition : pour les femmes, la proximité peut aussi être un facteur de risque. En 2024, les partenaires intimes et les membres de la famille étaient responsables d’environ six homicides féminins sur dix à l’échelle mondiale.

Au Cameroun, les cas documentés en janvier 2025 illustrent cette dimension. Le rapport d’analyse situationnelle du MINPROFF mentionne notamment des homicides dans des contextes conjugaux, familiaux et sexuels, dont plusieurs impliquant des partenaires intimes. Il relève également des cas dans lesquels des violences sexuelles ont précédé le meurtre.

L’emprise est utile pour comprendre pourquoi partir n’est pas toujours une option simple. Une femme économiquement dépendante, socialement isolée ou exposée aux menaces peut disposer juridiquement du droit de quitter une relation, tout en étant matériellement empêchée de le faire.

Le raisonnement « pourquoi n’est-elle pas partie ? » inverse alors la charge de la responsabilité. La question pertinente devient : quelles ressources sociales, économiques, institutionnelles et familiales étaient réellement disponibles pour lui permettre de partir en sécurité ?

Cette perspective conduit à prendre au sérieux les « signaux faibles ». Une menace répétée, une violence physique antérieure, une surveillance obsessionnelle, une séparation conflictuelle ou une violence sexuelle ne sont pas de simples épisodes privés. Ils peuvent être des indicateurs de risque.

Punir après le drame ou prévenir avant ?

Le droit camerounais permet de sanctionner différentes formes de violences physiques et sexuelles par plusieurs dispositions du Code pénal. Mais l’absence d’une incrimination spécifique du féminicide crée une difficulté de visibilité politique et statistique. Un meurtre peut être poursuivi comme homicide sans que le système judiciaire soit nécessairement configuré pour documenter systématiquement sa dimension genrée, la relation auteur-victime et les violences antérieures.

Les recommandations internationales adressées au Cameroun ont régulièrement insisté sur la nécessité de renforcer le cadre de lutte contre les violences faites aux femmes, d’améliorer l’enquête et la poursuite des auteurs, d’assurer des mécanismes de protection et d’étendre les services d’accompagnement. Le défi n’est donc pas seulement de modifier un article de loi. Il est de construire une chaîne de protection cohérente.

Chacun détient une parcelle de compétence. Le risque apparaît lorsque l’information ne circule pas, lorsque la victime est renvoyée d’un guichet à l’autre ou lorsque la médiation familiale est privilégiée alors que le niveau de danger exige une protection. L’architecture publique doit donc passer d’une logique réactive à une logique de gestion du risque.

Les 39 unités de polices spécialisées et les 116 services sociaux recensés par ONU Femmes constituent des points d’appui, mais leur couverture territoriale, leurs moyens et leur capacité de coordination doivent être évalués. La présence institutionnelle ne garantit pas, à elle seule, l’accessibilité réelle. Trois réformes prioritaires : Premièrement, établir un registre national interopérable des féminicides et des tentatives de féminicide, avec une définition commune et des données anonymisées.

Deuxièmement, instaurer une évaluation systématique du risque dans les cas de violences conjugales graves, notamment lors d’une séparation ou après une menace létale. Troisièmement, renforcer les dispositifs d’hébergement, d’assistance juridique, de soutien psychologique et d’autonomisation économique afin que la protection ne s’arrête pas au dépôt d’une plainte.

Le féminicide est aussi une question diplomatique

La violence contre les femmes est devenue un enjeu central des normes internationales, des droits humains, de la sécurité humaine et de la crédibilité des États. Elle touche aux engagements pris dans le cadre de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, de la Déclaration et du Programme d’action de Beijing, de l’Agenda 2030 et, en Afrique, du Protocole de Maputo.

La diplomatie camerounaise peut ainsi transformer la lutte contre les féminicides en terrain de coopération plutôt qu’en simple réponse aux critiques internationales.

Le pays dispose d’un intérêt stratégique à devenir producteur de données comparables, d’innovations institutionnelles et de bonnes pratiques régionales. La priorité devrait être donnée à une approche centrée sur la victime et sur le risque.

Cela signifie : une porte d’entrée simple pour demander de l’aide ; des mécanismes de protection rapides ; des professionnels formés à l’évaluation du danger ; des services de santé et de soutien psychologique accessibles ; une assistance juridique ; des solutions d’hébergement ; une protection particulière pour les femmes vivant dans les zones touchées par les conflits ou les déplacements ; et un suivi judiciaire permettant d’éviter que la plainte ne se dissolve dans les lenteurs ordinaires. Il faut également travailler sur les normes sociales.

La prévention ne peut être réduite à des campagnes ponctuelles. Elle doit s’inscrire dans l’éducation, la formation professionnelle, les médias, les institutions religieuses et communautaires, les espaces numériques et les programmes destinés aux jeunes hommes. L’objectif n’est pas de culpabiliser une catégorie sociale, mais de dénaturaliser l’idée selon laquelle la domination masculine donnerait un droit de contrôle sur la vie d’une partenaire.

Loumou Patrick

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Par : Rédaction

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