Au cours des deux dernières décennies, la politique africaine du Maroc a connu une évolution profonde. Longtemps portée par la coopération Sud-Sud et le renforcement des relations diplomatiques, la politique africaine du Maroc s’appuie désormais sur une présence économique et infrastructurelle de plus en plus affirmée, dans un environnement marqué par une concurrence croissante entre puissances régionales et internationales.
Cette dynamique invite toutefois à dépasser une lecture strictement économique. Plus que de simples instruments de coopération, les investissements et les infrastructures participent à une stratégie de projection géoéconomique visant à renforcer la présence et le positionnement du Maroc sur le continent. C’est à travers cette grille de lecture que cet article analyse la place croissante de la diplomatie économique dans la politique africaine du Royaume.
L’Afrique, un espace stratégique au cœur des recompositions économiques
Rares sont aujourd’hui les puissances qui ne cherchent pas à renforcer leur présence en Afrique. De Pékin à Bruxelles, d’Ankara à Abou Dhabi, les initiatives se multiplient sur un continent devenu l’un des principaux espaces de compétition économique et stratégique. Les investissements dans les infrastructures, les minerais critiques, l’énergie, les télécommunications ou encore la logistique traduisent un intérêt qui dépasse désormais les seules perspectives commerciales.
Cette dynamique témoigne d’un basculement : l’Afrique n’est plus seulement un espace de développement, mais un espace où se redessinent les rapports de puissance.
Cette attractivité repose sur plusieurs facteurs. Avec une population qui devrait atteindre près de 2,5 milliards d’habitants d’ici 2050, l’Afrique représente à la fois un marché en pleine expansion et l’un des principaux réservoirs de main-d’œuvre au monde. Le continent concentre également d’importantes ressources stratégiques, notamment le cobalt et le lithium, devenus essentiels à la transition énergétique et au développement des technologies numériques. À ces atouts s’ajoute la mise en œuvre progressive de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), qui favorise l’intégration des marchés et renforce l’attractivité du continent pour les investisseurs.
Dans ce contexte, la Chine poursuit le développement des Nouvelles Routes de la Soie, l’Union européenne accélère le déploiement de son programme Global Gateway, tandis que les pays du Golfe, la Turquie, l’Inde et les États-Unis multiplient leurs investissements dans les infrastructures, les chaînes logistiques, l’énergie et les technologies.
L’enjeu ne consiste plus seulement à accéder à de nouveaux marchés, mais également à sécuriser des approvisionnements stratégiques, à organiser les flux commerciaux et à renforcer son influence dans une région appelée à jouer un rôle croissant dans les équilibres économiques mondiaux.
Dans ce nouvel environnement, l’influence ne dépend plus uniquement des capacités diplomatiques ou militaires, mais également de l’aptitude des États à structurer les échanges, les investissements et les infrastructures. C’est précisément dans cette recomposition que s’inscrit aujourd’hui la stratégie africaine du Maroc.

L’économie comme nouveau levier de la politique africaine marocaine
L’affirmation de la diplomatie économique marocaine en Afrique ne résulte ni d’une initiative ponctuelle ni d’une réorientation soudaine de la politique étrangère du Royaume. Depuis le début des années 2000, le Maroc a progressivement fait de l’économie un levier central de sa politique africaine, sans rompre avec les principes de solidarité et de coopération qui ont longtemps caractérisé ses relations avec les États du continent.
Cette évolution se traduit par une place croissante accordée aux partenariats économiques, aux investissements de long terme et aux projets créateurs de valeur, considérés comme les fondements d’une présence durable. L’intensification des visites royales, la multiplication des accords de coopération et l’implantation des entreprises marocaines illustrent cette dynamique. Bien avant son retour au sein de l’Union africaine en 2017, le Royaume avait déjà renforcé sa présence dans plusieurs économies africaines à travers les secteurs bancaire, agricole, énergétique et de la formation. Sa réintégration est ainsi venue consolider une stratégie déjà engagée en lui offrant un cadre politique et institutionnel plus favorable.
C’est dans cette évolution que s’inscrit la projection géoéconomique du Maroc. Les investissements, les infrastructures, les services financiers, les télécommunications et les grands projets de connectivité ne répondent plus uniquement à des objectifs économiques mais deviennent des instruments d’action extérieure permettant de structurer des espaces économiques, d’organiser des flux et de créer des interdépendances durables. L’enjeu n’est donc plus seulement de développer les échanges, mais d’ancrer durablement le Maroc dans les dynamiques économiques africaines, avec des effets qui dépassent désormais le seul champ économique.
Les entreprises nationales au cœur de la projection géoéconomique
La présence économique du Maroc en Afrique repose largement sur ses entreprises nationales, devenues les principaux vecteurs de son ancrage sur le continent.
Plus qu’une stratégie d’expansion commerciale, leur implantation permet au Royaume de s’intégrer progressivement aux économies partenaires et d’y construire des relations durables.
Le secteur bancaire en offre l’illustration la plus significative. À travers Attijariwafa Bank, Bank of Africa et la Banque Centrale Populaire, le Maroc s’est progressivement inséré dans les systèmes financiers africains. Au Congo, par exemple, Bank of Africa détient 38,2 % du capital de BOA-Congo. Cette présence dépasse le seul financement bancaire en accompagnant les investissements, favorisant l’intégration aux réseaux financiers locaux et renforçant durablement la présence économique du Royaume.
La même logique s’observe dans le secteur agricole. À travers OCP Africa, le Maroc ne se limite pas à exporter des engrais, mais développe des programmes de formation, de recherche agronomique et de production locale de fertilisants, notamment au Nigeria et en Éthiopie. En contribuant à la modernisation des filières agricoles, OCP inscrit durablement la présence marocaine dans un secteur stratégique pour de nombreux États africains.
Cette stratégie se retrouve également dans d’autres secteurs. Présent dans onze pays africains et comptant plus de 81 millions de clients, Maroc Telecom participe au développement des écosystèmes numériques. Addoha accompagne plusieurs projets immobiliers en Côte d’Ivoire, au Sénégal, en Guinée et au Ghana, tandis que l’ONEE mobilise l’expertise marocaine dans les domaines de l’eau, de l’électricité et de l’assainissement.
Pris dans leur ensemble, ces acteurs remplissent une fonction qui dépasse leur seule activité économique. En s’insérant dans les secteurs clés des économies africaines, ils créent des interdépendances qui consolident durablement la présence du Maroc sur le continent. Pour une puissance intermédiaire, cette capacité à s’ancrer dans les structures financières, agricoles et numériques constitue un levier géoéconomique majeur, renforçant son positionnement par une présence économique structurée plutôt que par la confrontation.
Organiser les flux, renforcer l’influence
Au-delà de ses entreprises nationales, le Maroc s’appuie sur les infrastructures pour renforcer sa projection géoéconomique. Plus que de simples équipements, les ports, corridors logistiques et projets énergétiques deviennent des instruments permettant d’organiser les principaux flux commerciaux du continent.
Le complexe portuaire de Tanger Med et le futur Port Dakhla Atlantique illustrent cette stratégie. Si le premier s’est imposé comme un hub reliant l’Afrique aux marchés européens et internationaux, le second ambitionne de renforcer l’ouverture atlantique du Royaume tout en offrant de nouvelles perspectives d’accès aux États sahéliens.
Conçu pour traiter à terme jusqu’à 35 millions de tonnes de marchandises par an, le Port Dakhla Atlantique constitue l’un des projets structurants de l’Initiative Atlantique. Il participe ainsi à l’émergence de nouveaux corridors commerciaux tournés vers la façade atlantique et au renforcement du rôle du Maroc comme interface entre le Sahel, l’Afrique atlantique et les marchés internationaux, dans un contexte de concurrence croissante autour des grands axes logistiques.
Le Gazoduc Afrique-Atlantique répond à une logique similaire. Reliant le Nigeria au Maroc à travers plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, il dépasse les seuls enjeux énergétiques en créant un corridor capable de repositionner le Royaume au cœur des futurs flux gaziers africains. Il s’inscrit également dans une compétition entre projets de connectivité, notamment avec le Trans-Saharan Gas Pipeline porté par le Nigeria, le Niger et l’Algérie. Plus que de simples infrastructures de transport, ces projets deviennent des instruments géoéconomiques permettant d’organiser les flux, de créer des interdépendances et de renforcer le positionnement stratégique des États qui les portent.
Cette logique prolonge celle observée à travers les entreprises nationales. Les groupes bancaires favorisent l’ancrage du Maroc dans les systèmes financiers africains, OCP contribue à structurer les chaînes de valeur agricoles, tandis que les infrastructures logistiques et énergétiques organisent les flux régionaux. Ensemble, ces leviers traduisent une même stratégie celle que pour une puissance intermédiaire comme le Maroc, l’influence repose moins sur la coercition que sur la capacité à structurer des espaces de coopération et à renforcer progressivement son positionnement dans les principales dynamiques économiques africaines.
En amont, cet ancrage économique produit également des effets politiques. Sans réduire les partenariats africains à une logique transactionnelle, la densification des liens financiers, industriels et infrastructurels contribue à renforcer la crédibilité diplomatique du Royaume, à élargir ses partenariats et à consolider ses positions sur les questions relevant de ses intérêts stratégiques, notamment celles liées à son intégrité territoriale. L’économie apparaît ainsi moins comme une fin en soi que comme un instrument de politique étrangère, transformant une présence économique durable en capital diplomatique dans un environnement africain marqué par une concurrence croissante entre puissances.
Ainsi, la projection géoéconomique du Maroc rappelle qu’en Afrique, l’influence ne se mesure plus uniquement à l’ampleur des investissements, mais à la capacité de structurer des espaces, d’organiser des flux et de créer des interdépendances durables. Pour une puissance intermédiaire, ces mécanismes offrent la possibilité de consolider une présence régionale et d’accroître progressivement son influence sans recourir aux instruments traditionnels de la puissance.
À mesure que les équilibres africains se recomposent, cette capacité pourrait devenir l’un des principaux marqueurs de la puissance au 21ème siècle. Elle invite également à repenser les formes contemporaines de l’influence, où la maîtrise des réseaux économiques tend progressivement à compléter, voire à redéfinir, les ressorts classiques de l’action internationale.
Doctorant en relations internationales
Université Mohammed V de Rabat








